L'Éthiopie et l'Érythrée adressent des lettres de « légitime défense » et de « déclaration de guerre » au Conseil de sécurité de l'ONU… Le secrétaire d'État américain appelle à s'abstenir de toute action transfrontalière

Que s'est-il passé
Selon l'agence AP, le ministre éthiopien des Affaires étrangères, Gedion Timotheos, a notifié au Conseil de sécurité dans une lettre datée du 9 octobre qu'il « prenait des mesures » contre l'Érythrée sur le fondement du droit de légitime défense stipulé par la Charte des Nations unies. L'Éthiopie a affirmé que l'armée érythréenne avait franchi la frontière, occupait une partie du nord de son territoire et soutenait des groupes armés antigouvernementaux. Le texte original de l'ONU et la référence du document n'ayant pu être obtenus, la date et les formulations s'appuient sur le reportage d'AP.
L'Érythrée a répliqué le lendemain. Le ministre érythréen de l'Information, Yemane Gebremeskel, a publié sur son compte personnel les grandes lignes de la lettre envoyée le 10 octobre au Conseil de sécurité par le ministre des Affaires étrangères Osman Saleh. Toutefois, le texte original de la lettre enregistrée auprès de l'ONU n'a pas pu être vérifié, et les éléments ci-dessous s'appuient sur le résumé rendu public sur le compte personnel du ministre. L'Érythrée a qualifié la notification de l'Éthiopie de « déclaration de guerre » et a exigé que le Conseil de sécurité prenne des « mesures dissuasives » conformément au chapitre VII de la Charte de l'ONU. Si le chapitre VII ouvre la voie à des sanctions allant jusqu'à des actions militaires, le Conseil de sécurité n'a pas formellement adopté une telle décision. Pour l'heure, la situation demeure au stade de la requête formulée par un État membre.
https://x.com/hawelti/status/2108900389647253807
Les relations diplomatiques entre les deux pays sont d'ores et déjà rompues. D'après une lettre du ministère érythréen des Affaires étrangères relayée par l'agence chinoise Xinhua, l'Éthiopie a déclaré persona non grata (PNG) 10 diplomates érythréens en poste à Addis-Abeba le 1er octobre. Lorsque l'Éthiopie a fermé son ambassade à Asmara, l'Érythrée a proclamé la rupture des relations diplomatiques. Ces effectifs et ces démarches reposent sur les informations issues de la lettre du ministère érythréen des Affaires étrangères, aucune annonce officielle correspondante de la part du gouvernement éthiopien n'ayant pu être confirmée. Le ministère érythréen des Affaires étrangères a adressé une lettre le 15 octobre à l'Union africaine (UA) pour exiger la restitution de ses droits de représentation auprès du siège de l'UA. Le siège de l'UA étant situé dans la capitale éthiopienne, l'expulsion des diplomates a ainsi rejailli sur la mission auprès de l'organisation panafricaine.
https://x.com/hawelti/status/2110707613537333616
Que disent les États-Unis et le Royaume-Uni
Selon un communiqué du bureau du porte-parole du département d'État américain, le secrétaire Rubio a discuté de la montée des tensions avec l'Érythrée avec le Premier ministre Abiy. Le département d'État a déclaré que « la seule solution durable passe par le dialogue et l'engagement dans le cadre de paix de 2018 entre l'Éthiopie et l'Érythrée ». Il a également rapporté que le secrétaire Rubio avait souligné que « toutes les nations de la Corne de l'Afrique doivent respecter la souveraineté et l'intégrité territoriale de leurs voisins et éviter toute action transfrontalière », ajoutant que « la région ne peut pas supporter un conflit supplémentaire ». Tommy Pigott, porte-parole adjoint du département d'État, a relayé un message identique.
https://x.com/statedeptspox/status/2110477445942124896
Le Premier ministre Abiy a écrit le même jour sur son compte personnel qu'il avait eu un « entretien très productif » avec le secrétaire Rubio. Ce message se limitant à informer de la tenue de la conversation, il ne permet pas à lui seul de vérifier si le gouvernement éthiopien a accédé à l'appel de désescalade lancé par les États-Unis.
https://x.com/AbiyAhmedAli/status/2110383532967170462
Le ministère britannique des Affaires étrangères (FCDO) a déclaré le 15 octobre dans un communiqué : « Nous nous opposons à toute action portant atteinte aux frontières des pays voisins, quelle qu'en soit la partie », apportant son soutien à une médiation de l'UA. Le compte officiel du FCDO a également partagé une publication pertinente de Kirsty McNeill.
La situation sur le terrain
Al Jazeera et l'AFP ont rapporté que les forces fédérales éthiopiennes et des milices progouvernementales sont entrées dans les villes d'Adigrat, d'Adoua et d'Axoum, dans le Tigré. Des témoignages d'habitants font également état d'une avancée jusqu'à environ 5 km au sud de la ville frontalière de Zalambessa (théâtre majeur de la guerre de 1998-2000). Toutefois, ces informations reposent sur les récits d'habitants anonymes et de membres de milices, sans confirmation officielle de la part du ministère éthiopien de la Défense. Face aux déclarations d'une milice progouvernementale assurant que l'armée érythréenne s'était retirée après avoir subi de lourdes pertes, le ministre Yemane a répliqué qu'il s'agissait d'un « mensonge ». Aucun gouvernement ni aucune organisation internationale n'a publié de bilan officiel des victimes.
Le gouvernement érythréen a également distribué une « note d'information » aux membres du Conseil de sécurité le 13 octobre, selon le ministre Yemane. Cette note, tout comme la « note sur la situation actuelle » publiée le 11 octobre par l'Éthiopie, n'est confirmée que par les déclarations sur le compte du ministre, les textes originaux de l'ONU n'ayant pu être obtenus.
Pourquoi cela est important
Ce face-à-face est important car il place les deux pays au seuil d'une reprise possible d'un conflit armé interétatique autour des litiges frontaliers. Le précédent historique est la guerre éthiopienne-érythréenne de 1998-2000. Ce conflit, déclenché autour du village frontalier contesté de Badmé, a pris fin avec les accords d'Alger en 2000, mais la démarcation de la frontière a été reportée jusqu'à la déclaration de paix du Premier ministre Abiy en 2018. C'est précisément pour cette raison que le secrétaire Rubio a spécifiquement mis en avant le « cadre de paix de 2018 ». À cela s'ajoutent des questions d'identité et d'accès maritime : l'Éthiopie a érigé son accès à la mer Rouge en priorité nationale, tandis que l'Érythrée y perçoit des visées sur son propre territoire, notamment sur le port d'Assab. Selon Al Jazeera, le Premier ministre Abiy a répété ce mois-ci que « l'Éthiopie doit disposer d'un accès à la mer Rouge ». Les transcriptions originales des propos des services du Premier ministre n'ayant pu être vérifiées, cette citation est rapportée d'après la dépêche d'Al Jazeera.
Les prochaines étapes
La première étape décisive sera de voir si le Conseil de sécurité inscrira les lettres des deux pays à l'ordre du jour pour convoquer une réunion, ou s'il publiera une déclaration présidentielle ou un communiqué de presse. L'UA, dans une déclaration de sa Commission le 1er octobre, a appelé l'Éthiopie, l'Érythrée et l'Égypte à la « plus grande retenue », tandis que l'Érythrée a demandé que la question de sa représentation soit portée devant le Conseil exécutif et le sommet de l'UA. Dès que des annonces officielles des deux gouvernements confirmeront d'éventuels mouvements transfrontaliers effectifs dans la région de Zalambessa, de nouvelles informations seront communiquées.
Contexte : des accords d'Alger à l'accord de Pretoria
Le point de départ de cette passe d'armes épistolaire réside dans le fait que les procédures de tracé de la frontière figurent dans les documents officiels sans avoir jamais abouti à une démarcation sur le terrain. Selon le texte original des accords d'Alger du 12 décembre 2000 rendu public par la base de données sur la consolidation de la paix de l'ONU (Peacemaker), l'Éthiopie et l'Érythrée ont réaffirmé leur accord de cessation des hostilités du 18 juin de la même année et ont convenu qu'une Commission de délimitation de la frontière (Boundary Commission) composée de 5 membres délimiterait (delimit) et démarquerait (demarcate) la frontière, tout en acceptant ses décisions comme définitives et contraignantes, comme l'indiquent les documents de l'ONU. Le texte du traité stipulait également que les deux parties s'engageaient à cesser de façon permanente le recours à la menace ou à l'emploi de la force, selon cette même source originale.
Le calendrier marquant la fin de la mission des Nations unies s'établit comme suit. D'après la chronologie officielle de la Mission des Nations unies en Éthiopie et en Érythrée (UNMEE), le Conseil de sécurité a adopté à l'unanimité la résolution 1827 le 30 juillet 2008, mettant un terme au mandat de l'UNMEE dès le jour suivant, rappelle l'ONU. Parmi les motifs de cette clôture figuraient les restrictions imposées par l'Érythrée à la mission et le blocage de ses livraisons de carburant, précise la même chronologie. Par conséquent, les données de l'ONU montrent que l'arrière-plan institutionnel du présent face-à-face tient au fait que, depuis 2008, les deux pays s'opposent sans la présence continue d'une mission de maintien de la paix des Nations unies chargée de surveiller la frontière sur place.
Les cinq points de la déclaration de 2018 ont également été réexaminés à partir de leur texte original. Selon le texte de la déclaration conjointe d'Asmara du 9 juillet 2018, publié par ONU Peacemaker, les deux pays ont conjointement consigné : premièrement, la fin de l'état de guerre ; deuxièmement, la coopération politique, économique, sociale, culturelle et de sécurité ; troisièmement, la reprise des transports, du commerce, des communications et des relations diplomatiques ; quatrièmement, la mise en œuvre de la décision de la Commission de délimitation de la frontière ; et cinquièmement, la paix, le développement et la coopération régionaux. Le lendemain, 10 juillet 2018, le Conseil de sécurité a salué la signature de la déclaration et pris note de l'engagement à appliquer la décision de la Commission de délimitation de la frontière dans sa déclaration à la presse SC/13416, rappelle le Département de la communication globale de l'ONU. Le département d'État américain a précisé que, dans une déclaration au nom du porte-parole Matthew Miller datée du 12 décembre 2023 à l'occasion du 23e anniversaire des accords d'Alger, il avait rappelé que les deux nations s'étaient à nouveau engagées en 2018 à respecter leurs frontières, et réitéré son appel au respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale des deux États. La mention du « cadre de paix de 2018 » par le secrétaire Rubio lors de son entretien récent est corroborée par ces prises de position antérieures du département d'État, sans que la déclaration de 2023 ne préfigure ni ne détermine le contenu de l'appel téléphonique de 2026.
Concernant la question du Tigré, un accord séparé existe déjà. La Commission de l'Union africaine (UA) a indiqué, dans sa déclaration du 2 novembre 2023 pour le premier anniversaire de l'accord de cessation permanente des hostilités (COHA) de Pretoria, que ce pacte avait été conclu le 2 novembre 2022 à Pretoria en Afrique du Sud entre le gouvernement éthiopien et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), puis approuvé par le Conseil de paix et de sécurité de l'UA le 9 novembre 2022. Dans ce même communiqué, l'UA a énuméré parmi les acquis de la mise en œuvre la remise des armes lourdes et intermédiaires, le rétablissement des services essentiels, la reprise de la scolarisation et des activités commerciales, ainsi que l'établissement de l'administration intérimaire du Tigré. Plus récemment, le 8 octobre 2026, la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples de l'UA a fait part, dans un communiqué, de sa préoccupation face aux regain de tensions dans le nord de l'Éthiopie, en rappelant que l'accord de Pretoria prévoit une cessation permanente des hostilités et des mesures de confiance, et a exhorté les parties à honorer leurs obligations conventionnelles et à reprendre le dialogue. Cette déclaration du 8 octobre, absente des dépêches précédentes, démontre que l'organe des droits humains de l'UA avait déjà officiellement souligné que la présente querelle épistolaire ne pouvait être dissociée de la question de la mise en œuvre de l'accord de Pretoria.
La signification procédurale est définie par la Charte elle-même. Selon le texte original de l'Article 51 de la Charte des Nations unies, les États membres faisant l'objet d'une agression armée peuvent exercer leur droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, jusqu'à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires, tout en étant tenus de porter immédiatement ces mesures à la connaissance du Conseil de sécurité, rappelle l'ONU. Le chapitre VII constitue le cadre dans lequel le Conseil de sécurité constate l'existence d'une menace contre la paix, d'une rupture de la paix ou d'un acte d'agression et peut décider de recommandations ou de mesures non militaires et militaires, explique le Répertoire de la pratique du Conseil de sécurité de l'ONU. Par conséquent, la Charte et les manuels de l'ONU établissent une distinction nette : le fait que l'Éthiopie « notifie » des mesures d'autodéfense et le fait que l'Érythrée « demande » des mesures au titre du chapitre VII relèvent de régimes juridiques distincts, et aucune de ces correspondances ne signifie en soi que le Conseil de sécurité a formellement conclu à une agression ou ordonné des mesures au titre du chapitre VII. En l'absence de décision formelle d'une instance compétente à ce stade, les revendications des deux pays sont présentées en les attribuant strictement à leurs auteurs.
L'accord de Pretoria comprend également un dispositif de surveillance. Selon une déclaration de la Commission de l'UA du 11 mars 2024, à la suite de l'accord, l'UA a organisé deux réunions de hauts commandants à Nairobi et établi à Mekele une mission de surveillance, de vérification et de conformité (Monitoring, Verification and Compliance Mission). Le même communiqué précise qu'un comité conjoint et un panel de haut niveau ont assuré le suivi de la mise en œuvre aux côtés de cette mission. Ce mécanisme ne vise pas la surveillance des frontières entre l'Éthiopie et l'Érythrée, mais contrôle l'exécution de l'accord entre le gouvernement éthiopien et le TPLF ; il ne constitue donc pas une instance appelée à trancher directement le différend frontalier actuel. Néanmoins, l'existence avérée d'une mission de vérification pour le règlement interne au Tigré met en lumière, au vu des documents officiels, le contraste avec l'absence de tout dispositif équivalent de vérification sur le terrain pour les prétentions territoriales relatives à la frontière.